La Petite Chanoinesse

M. Delly

Langue: Français

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Auteur:

M. Delly

Edition:

Gilbert Terol

frlivre numérique123000408211831 juillet 2020

Résumé

Des exclamations, des mots de regret se faisaient entendre… Mme Doucza ne pouvait dissimuler une réelle consternation. Elle s’écria :

— Mais quelqu’un ne peut-il vous remplacer ?… Un autre parent ?

Ogier eut un léger froncement de sourcils, en ripostant d’un ton bref :

— Personne. C’est à moi qu’incombe ce devoir, et je n’ai aucune raison sérieuse pour m’y soustraire.

Sari se laissa tomber dans un fauteuil, en glissant vers sa mère un coup d’œil mécontent. Toutes deux s’étaient aperçues, plus d’une fois, que M. de Chancenay ne supportait pas un semblant d’immixtion dans ses affaires de famille ou autres.

Ogier s’assit près de son cousin, et prit dans une de ses poches des lettres qu’il lui tendit.

— Tiens, voilà pour toi, Willy.

— Merci… Est-ce Mme de Valheuil qui est morte ?

— Elle-même. Avec elle s’éteint cette branche de la famille qui s’établit dans la Comté vers le seizième siècle. Je ne la connaissais pas le moins du monde, si ce n’est par ce que m’en a dit ma grand’mère. Elle était, je crois, une personnalité assez falote… Veuve très jeune, sans beaucoup de fortune, elle vivait depuis cinquante ans retirée dans une vieille demeure, s’occupant de dévotion, d’œuvres charitables. Grand’mère n’avait plus avec elle que des relations par écrit, une fois dans l’année.

William dit avec un demi-sourire :

— Alors, son héritage n’augmentera pas sensiblement ta fortune ?

Ogier sourit à son tour, en étendant la main pour prendre une cigarette sur la table placée près de lui.

— En effet !… Une maison croulante, nid à souris probablement, quelques petites rentes… Et encore, peut-être celles-ci sont-elles destinées, par testament, à des œuvres pies. Elle aurait d’ailleurs eu bien raison de le faire, la pauvre femme, sachant que ni mes grands-parents, ni moi, ne sommes précisément dans le besoin.

Il y eut des rires, autour de lui, et parmi eux celui de Sari, un peu aigu.

La jeune fille enfonçait dans un fauteuil profond sa personne menue, vêtue de blanc. Sur le bout de ses doigts aux ongles bien polis, elle faisait lentement sauter la petite marmite de paille bise, décorée d’un immense couteau de plumes couleur d’orange, qui lui servait de chapeau. Sous l’ombre des paupières demi baissées, elle ne quittait guère du regard M. de Chancenay qui fumait nonchalamment, l’air distrait, en jetant un mot dans la conversation, de temps à autre. Un reflet de soleil se glissait jusqu’aux cheveux blond foncé, souples et ondulés, jusqu’aux yeux bruns si beaux, où Sari se dépitait de trouver toujours tant d’ironie, sous la caresse charmeuse du regard, au lieu de la passion qu’elle souhaitait y voir… Et elle pensait une fois de plus, avec quelque colère : « Il y a quelque chose en lui que je ne puis saisir… quelque chose qui m’échappe, qui m’échappera toujours, j’en ai peur… »

Un peu avant le dîner, Sari entra dans la chambre de sa mère. Celle-ci, tout habillée déjà, compulsait des lettres posées devant elle, sur la tablette du bureau. Elle ne put retenir un mouvement de contrariété, à la brusque apparition de sa fille, et fit le geste de repousser les lettres dans un tiroir.

Mais Sari se mit à rire.

— Oh ! tu n’as pas à me faire mystère de ta correspondance, maman ! Je sais que tu te charges de fournir des renseignements à certaines puissances désireuses d’avaler quelque jour la France, et toute l’Europe avec. C’est ton affaire, et je n’y trouve rien à redire, d’autant plus que ton petit trafic nous permet de mener la vie mondaine que nous aimons.

Elle parlait à mi-voix. Cependant, sa mère lui fit signe de se taire, puis chuchota :

— On ne sait jamais… Il faut de la prudence…

— Bien, j’en aurai… Mais tu sais, si j’arrive jamais à devenir comtesse de Chancenay, il faudra laisser là ces sortes d’affaires ?

— Naturellement ! Nous n’en aurions plus besoin, d’ailleurs… Voyons, cela s’arrange-t-il à ton gré, petite ?

Sari secoua la tête. Une lueur de contrariété passait dans ses yeux, qui devenaient presque noirs… Elle mit un genou sur le petit divan placé près du bureau, et appuya au dossier de velours ses bras nus, très blancs, sortant d’une courte manche de tulle rose.

Mme Doucza demanda, d’un ton inquiet : — Cela ne va pas ?

— Non, pas comme je le voudrais… Il est trop maître de lui, toujours. Je l’amuse, voilà tout. Je suis la distraction du moment. L’hiver prochain une autre chassera celle-là… C’est une nature dont je n’ai pas saisi encore le point faible, et sur laquelle, de ce fait, je n’ai pas de prise. Mais il faudra que j’y arrive… oh ! cela oui ! Il faudra que je devienne sa femme. Car, si je l’aime pour lui-même, je veux aussi avoir son nom et sa fortune !

La mère approuva :

— Je le pense bien, mon cher cœur ! Et je te crois assez habile pour y réussir.

Sari murmura d’un air songeur :

— Oui, je l’espère… Mais ce sera probablement difficile, car il est très orgueilleux… Orgueilleux de son nom, orgueilleux de tout… Et puis…

Elle s’interrompit, les lèvres crispées.

Mme Doucza répéta :

— Et puis ?

Sari dit entre ses dents :

— Je crois qu’il nous méprise.

— Quelle idée !… Pourquoi cela ?

Sari leva les épaules.

— Ils sont ainsi, les hommes ! Après qu’une femme s’est bien compromise pour eux, après avoir accepté l’amour qui se donne à eux, voilà tout ce qu’ils nous réservent en retour : le mépris… Et leur estime va aux âmes vertueuses, à ce qu’on appelle « les femmes irréprochables ».

Mme Doucza eut un sourire léger.

— C’est assez naturel… Mais que t’importe, si tu arrives à te faire assez aimer pour qu’il t’offre son nom ?

Sari dit avec colère :

— C’est que, précisément, il ne me l’offrira pas, à cause de cela !… Je le sens bien, va ! Sous son apparence de mondain, d’élégant viveur, il y a quelque chose que je ne puis définir… Une sorte de réserve, de dédain…

— Eh bien, change de tactique ; joue la convertie, la jeune fille qui regrette sa légèreté passée. Cela réussit parfois très bien.

Le regard sombre s’éclaira un peu.

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fr
Version
livre numérique
Date de sortie initiale
31 juillet 2020

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