Les Deux dernières campagnes d'Alexandre
Ebook
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Auteur:
Jurien de La Graviere
- fr
- livre numérique
- 1230002768953
- 31 octobre 2018
Résumé
Lorsqu'en l'année 1524 de notre ère, l'empereur Baber, le fondateur de la dynastie mongole dans l'Inde, déjà maître de Caboul, envahit le Pendjab, il demeura frappé d'étonnement. ' Il me semblait, dit-il, pénétrer dans un nouveau monde : l'herbe, les arbres, les animaux sauvages, les oiseaux, les mœurs et les usages des tribus nomades, tout différait de ce que j'avais vu jusqu'alors. ' Les sensations de soldats qui venaient de traverser la Chaldée, la Susiane, la Perside, la Médie, ne purent être naturellement aussi vives que celles d'un Tartare du Kokhand qui n���avait jamais, de son propre aveu, ' visité de contrée méridionale. ' L'armée d'Alexandre s'attendait, sur la foi de ses traditions, à pénétrer dans un monde étrange, et peut-être l'étrangeté resta-t-elle au-dessous du tableau qu'une imagination portée au merveilleux depuis longtemps s'était fait. Les Grecs avaient dans Homère la foi absolue et aveugle que la plupart des nations musulmanes accordent encore de nos jours au Coran. Que disait Homère ? ' Neptune est allé visiter les Ethiopiens qui habitent aux extrémités de la terre, divisés en deux nations distinctes : les uns vivent aux lieux où le soleil se couche, les autres occupent la région d'où le soleil se lève. ' Les Éthiopiens de l'Occident, les soldats d'Alexandre les avaient entrevus, quand ils passèrent de l'Egypte en Libye ; les Éthiopiens de l'Orient, on les allait probablement rencontrer aussitôt qu'on aurait franchi l'Indus. Homère s'était borné à faire mention de leur existence ; le premier géographe qui ait entrepris de dresser la carte du monde connu, Anaximandre de Milet, ne paraît pas leur avoir assigné une place bien définie sur sa table de bronze ; Hécatée, Hérodote, Ctésias, déterminèrent avec plus d'assurance le lieu de leur demeure. Pour parler de l'Inde avec une certaine compétence, ces trois écrivains possédaient ce qui manquait à Homère : le témoignage d'un homme qui avait très probablement été en relation avec des Hindous.
Les voyages les plus contestés sont aujourd'hui en voie de triompher d'un scepticisme qui a reçu de trop fréquens démentis pour n'être pas devenu tout au moins très modeste dans l'expression de ses doutes. Nous admettrons donc sans hésitation et sans scrupule, avec Hérodote, que les vaisseaux de Néchao, partis du fond de la Mer-Rouge au début du VIIe siècle avant notre ère, firent en trois ans le tour de la Libye. Cent ans plus tard, si l'on en croit la même autorité, vers l'année 512 avant Jésus-Christ, les vaisseaux de Darius, fils d'Hystaspe, conduits par un Carien, Scylax de Caryande, descendirent l'Indus jusqu'à son embouchure, voguèrent ensuite au large vers l'Occident et arrivèrent, au bout du trentième mois, à l'endroit même d'où s'étaient élancés les navires égyptiens, quand ils conçurent le projet de passer de la Mer-Rouge dans la Méditerranée, en contournant l'Afrique. La relation de Scylax, conservée, assure-t-on, dans les archives royales, servit de base aux récits d'Hécatée, aussi bien qu'à ceux d'Hérodote et de Ctésias. Pour l'auteur du Tour de la terre, comme pour le père de l'histoire et pour le médecin d'Artaxerce, les peuples qui habitent les environs de Nysa, la cité de Bacchus, sont encore ' des Éthiopiens limitrophes de l'Egypte. ' Hérodote les distingue cependant déjà de leurs voisins, les Calantiens, qui vivent au-delà de l'Indus, ' le second fleuve où l'on trouve des crocodiles. ' C'est aux populations que l'immense coure d'eau sépare de la vingtième satrapie, aux Calantiens par conséquent, que sera désormais réservé le nom d'Indiens. Si ces Indiens, — Éthiopiens encore, ne fût-ce que par la couleur, — n'existaient pas, les Thraces seraient la nation la plus nombreuse de l'univers ; les Thraces doivent se contenter du second rang, car le premier rang appartient incontestablement aux Indiens.
II y a beaucoup de nations dans l'Inde, ces nations ne parlent pas toutes la même langue ; les unes ont des demeures fixes, les autres restent encore à l'état nomade. De ces peuples divers les plus belliqueux sont ceux qui habitent le plus au nord. On remarque chez eux à peu près le même genre de vie que chez les Bactriens. L'Asie est habitée jusqu'à l'Inde comprise, qui en fait partie ; après l'Inde, on ne rencontre plus qu'un désert. On sait que les pays les plus lointains, par un singulier privilège, ont généralement les plus belles productions : l'Inde, qui est, du côté de l'aurore, le dernier pays habité, possède des quadrupèdes, des oiseaux, beaucoup plus grands que les animaux de même espèce qui se rencontrent dans les autres contrées. La Grèce en put juger quand l'armée de Xerxès envahit son territoire ; les chiens indiens qui suivaient cette armée étonnèrent les Grecs par leur taille, par leur force et par leur vitesse. L'Inde fournit aussi de l'or en profusion ; on en extrait des mines, le fleuve en charrie et des fourmis gigantesques en mêlent aux amas de sable qu'elles amoncellent au milieu du désert. Mais est-il un métal dont la valeur puisse être mise en balance avec celle de l'arbre merveilleux dont Scylax révéla le premier l'existence ? Cet arbre croît sans culture et porte pour fruit de la laine plus belle, de la laine de meilleure qualité que la toison des brebis. Les Indiens s'habillent ainsi à peu de frais ; ils n'ont qu'à cueillir et à tisser le fil qui pend aux arbres pour se fabriquer des vêtemens.
Au mois d'août de l'année 1854, l'Angleterre et la France ayant uni leurs forces pour une action commune, nous nous préparions à débarquer nos troupes en Crimée. Le naturaliste Pallas et le duc de Raguse nous avaient précédés sur cette terre inhospitalière demeurée en plein XIXe siècle presque aussi soupçonneuse de tout regard étranger qu'au temps où y abordait Oreste. Étions-nous, quand le rivage d'Old-Fort reçut nos bataillons, beaucoup mieux édifiés sur le relief du sol, sur les ressources du pays, sur l'importance notamment des cours d'eau, que les soldats d'Alexandre paraissent l'avoir été sur l'orographie et sur l'hydrologie du Pendjab, quand ils se présentèrent aux frontières jusque-là fermées de l'Inde avec les notions puisées par leur grand état-major général dans Homère et dans Hérodote ?
Les voyages les plus contestés sont aujourd'hui en voie de triompher d'un scepticisme qui a reçu de trop fréquens démentis pour n'être pas devenu tout au moins très modeste dans l'expression de ses doutes. Nous admettrons donc sans hésitation et sans scrupule, avec Hérodote, que les vaisseaux de Néchao, partis du fond de la Mer-Rouge au début du VIIe siècle avant notre ère, firent en trois ans le tour de la Libye. Cent ans plus tard, si l'on en croit la même autorité, vers l'année 512 avant Jésus-Christ, les vaisseaux de Darius, fils d'Hystaspe, conduits par un Carien, Scylax de Caryande, descendirent l'Indus jusqu'à son embouchure, voguèrent ensuite au large vers l'Occident et arrivèrent, au bout du trentième mois, à l'endroit même d'où s'étaient élancés les navires égyptiens, quand ils conçurent le projet de passer de la Mer-Rouge dans la Méditerranée, en contournant l'Afrique. La relation de Scylax, conservée, assure-t-on, dans les archives royales, servit de base aux récits d'Hécatée, aussi bien qu'à ceux d'Hérodote et de Ctésias. Pour l'auteur du Tour de la terre, comme pour le père de l'histoire et pour le médecin d'Artaxerce, les peuples qui habitent les environs de Nysa, la cité de Bacchus, sont encore ' des Éthiopiens limitrophes de l'Egypte. ' Hérodote les distingue cependant déjà de leurs voisins, les Calantiens, qui vivent au-delà de l'Indus, ' le second fleuve où l'on trouve des crocodiles. ' C'est aux populations que l'immense coure d'eau sépare de la vingtième satrapie, aux Calantiens par conséquent, que sera désormais réservé le nom d'Indiens. Si ces Indiens, — Éthiopiens encore, ne fût-ce que par la couleur, — n'existaient pas, les Thraces seraient la nation la plus nombreuse de l'univers ; les Thraces doivent se contenter du second rang, car le premier rang appartient incontestablement aux Indiens.
II y a beaucoup de nations dans l'Inde, ces nations ne parlent pas toutes la même langue ; les unes ont des demeures fixes, les autres restent encore à l'état nomade. De ces peuples divers les plus belliqueux sont ceux qui habitent le plus au nord. On remarque chez eux à peu près le même genre de vie que chez les Bactriens. L'Asie est habitée jusqu'à l'Inde comprise, qui en fait partie ; après l'Inde, on ne rencontre plus qu'un désert. On sait que les pays les plus lointains, par un singulier privilège, ont généralement les plus belles productions : l'Inde, qui est, du côté de l'aurore, le dernier pays habité, possède des quadrupèdes, des oiseaux, beaucoup plus grands que les animaux de même espèce qui se rencontrent dans les autres contrées. La Grèce en put juger quand l'armée de Xerxès envahit son territoire ; les chiens indiens qui suivaient cette armée étonnèrent les Grecs par leur taille, par leur force et par leur vitesse. L'Inde fournit aussi de l'or en profusion ; on en extrait des mines, le fleuve en charrie et des fourmis gigantesques en mêlent aux amas de sable qu'elles amoncellent au milieu du désert. Mais est-il un métal dont la valeur puisse être mise en balance avec celle de l'arbre merveilleux dont Scylax révéla le premier l'existence ? Cet arbre croît sans culture et porte pour fruit de la laine plus belle, de la laine de meilleure qualité que la toison des brebis. Les Indiens s'habillent ainsi à peu de frais ; ils n'ont qu'à cueillir et à tisser le fil qui pend aux arbres pour se fabriquer des vêtemens.
Au mois d'août de l'année 1854, l'Angleterre et la France ayant uni leurs forces pour une action commune, nous nous préparions à débarquer nos troupes en Crimée. Le naturaliste Pallas et le duc de Raguse nous avaient précédés sur cette terre inhospitalière demeurée en plein XIXe siècle presque aussi soupçonneuse de tout regard étranger qu'au temps où y abordait Oreste. Étions-nous, quand le rivage d'Old-Fort reçut nos bataillons, beaucoup mieux édifiés sur le relief du sol, sur les ressources du pays, sur l'importance notamment des cours d'eau, que les soldats d'Alexandre paraissent l'avoir été sur l'orographie et sur l'hydrologie du Pendjab, quand ils se présentèrent aux frontières jusque-là fermées de l'Inde avec les notions puisées par leur grand état-major général dans Homère et dans Hérodote ?
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- Langue
- fr
- Version
- livre numérique
- Date de sortie initiale
- 31 octobre 2018
Personnes impliquées
- Auteur principal
- Jurien de La Graviere
- Editeur principal
- Gilbert Terol
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